| |
Beauduc,
tel qu'en un rêve...
Les
paysages sont assez rares dans les photographies de
Serge Gal qui a consacré son
temps au culte des surfaces, à la capture de l'apparence
d'une somme d'objets et de corps semblant reconstruire par
induction toute
aire sensible de la réalité.
La série de photographies qu'il consacre à Beauduc en Camargue
constituerait donc une exception thématique, si l'unique intention
de son auteur avait été de visiter un site légendaire.
Beauduc, dans la version qu'en propose Serge Gal, est un rêve esthétique
abordant l'origine des couleurs et des formes. Du
rêve, ces
images conservent l'intimité du point de vue et,
dans leur texture même, la légèreté insaisissable
des surfaces.
Le regard porté sur les étendues sableuses et sur les étangs
retient des découpes panoramiques de couleur plus prégnantes
que les formes supports dont elles émanent. Cette révélation
d'espaces où la seule couleur, - quelque peu épurée
de la référence au site - , crée la scène
de la vision, prolonge et développe l'approche du réel
entreprise par le photographe avec les monochromes. Dans une série
précédente, en effet, aucune reconnaissance d'objets
identifiés n'était possible au vu des grandes planches
de cibachrome qui retenaient en leur centre une empreinte mystérieuse,
seulement présente, semblait-il, pour permettre à l'ombre
de venir porter gradations et mélange à tout le spectre
d'une seule couleur. A Beauduc, c'est la contiguïté de
la terre, de la mer et du ciel qui dégage en de subtils dégradés
la plage des couleurs. Pour
que la lumière
nous apparaisse ainsi jouant par elle seule à la croisée
de ses teintes, et comme détachée de la référence à la
réalité tangible, Serge Gal délivre ses images de
la référence au papier photographique.
Le tirage photographique
condense en sa surface argentique le relief et la pesanteur
des choses, et la couleur n'est plus alors qu'une propriété des
corps pénétrés de lumière qui la réfléchissent
en l'altérant après s'en être approprié.
Les intensités
relatives des plages de Beauduc sont déclinées
par les projections d'encre d'une imprimante qui donnent
une présence
physique au rêve du photographe.
Ce
rêve, comme
beaucoup d'autres, s'explique par l'existence de souvenirs
anciens recomposés
par l'esprit de l'artiste rêveur. Pour beaucoup de
photographes, la Camargue est un pays originaire, un lieu
où le paysage se construit
par des décisions lumineuses de la nature. Serge Gal,
qui fut l'un des premiers à avoir introduit et enseigné le
zone-system en France, a connu dans ces lieux ses premières émotions
de photographe et y a composé ses premières gammes
chromatiques.
Les prises de vue de Beauduc qui ont servi de
point de départ à la réalisation
de ces tableaux, ont été réalisées
avec des appareils jetables, - ceux-là même
qu'utilisent les amateurs pour fabriquer des souvenirs, -
qui lui ont servi de brouillons ou de
repérages instantanés. Mais au lieu de revenir
sur les lieux pour définir en des poses étudiées
les cadres de ses premières visions fugitives, Serge
Gal a préféré relire
ses tirages primitifs en images numériques.
La série, entièrement révisée par écran
informatique, est donc une oeuvre de recréation, une rectification
personnelle de l'image intermédiaire issue de l'appareil photographique.
La couleur n'est plus soumise aux performances techniques de l'objectif
ou de la pellicule, mais traduit, en expression directe, une sensation
intime et secrète.
Tout à l'écoute de soi, le photographe devient alors révélateur
de mirages. Il réussit à fixer, dans ses panoramas
de lumière,
la teneur immatérielle de sensations qui rendent possible
notre fréquentation
poétique du monde. Ces
images de Beauduc continuent la quête de Serge Gal
menée au seuil de la présence
des choses, et s'il en prélève la lumière,
selon des procédés techniques toujours plus
raffinés,
c'est aux fins de nous jucher jusqu'au rebord de leur absente
profondeur.
Robert
Pujade
|
imageouvertebeauduc |
|