L'énigme du proche

Les documents originaux rassemblés par Julie Canarelli présentent une image à la fois forte et inattendue de la Corse.
Forte, parce que les photographies dont l'usage initial est purement familial et privé associent le sentiment de la proximité, voire de la familiarité, et l'impression d'étrangeté (la Corse que nous voyons n'est sans doute plus pensable aujourd'hui).
Inattendue, parce qu'elle n'est pas le produit des stéréotypes habituels qui orientent très fortement notre regard sur la Corse.
Il y a quelque chose d'énigmatique dans ces photographies.
La tonalité générale de cet album de famille renvoie aux gratifications qu'offre un " être ensemble " assuré de lui-même sans ostentation et caractéristique d'un monde pacifique, au moins provisoirement. Paix au moins apparente, qui va avec l'évidence des bonheurs simples, des petits plaisirs collectifs. Modèle (ou en tout cas rêve) d'une forme d'équilibre social, comme en témoignent les savantes compositions familiales.
Les photographies portent sur le village de Nonza. Il s'agit, bien sûr, d'un tout petit morceau de la Corse. Une Corse littorale, anciennement ouverte sur le monde, une Corse connexionniste, si l'on peut risquer cet anachronisme, une île reliée par ses marins et ses entrepreneurs à d'exotiques richesses, une Corse de l'aventure et de l'arpentage des terres lointaines.
Les images recueillies captent un moment précieux : celui qui voit le loisir (et particulièrement le loisir balnéaire) être investi de marques positives. Le village est le lieu des retrouvailles estivales, de la réactivation des liens générationnels, d'un farniente qui n'a rien d'un temps vide, mais qui est au contraire plein d'une sociabilité nouvelle, à la fois libre de ses mouvements et consciente des obligations qui les lient à la chaîne des générations.
Les photos qui sont rassemblées ici désignent peut-être un chaînon manquant : entre l'image imposée de la Corse (qu'elle soit celle d'une nature sauvage ou celle d'une romance roucoulante) et l'image certifiée authentique, qui pèse toujours un peu, il y a tout le travail de l'histoire qui hybride, sélectionne et recompose les éléments.

Jean-Louis Fabiani est né en 1951. Il est aujourd'hui directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales après avoir été professeur de philosophie, maître de conférence en sociologie et directeur régional des affaires culturelles de Corse. Il a notamment publié Les philosophes de la République aux éditions de Minuit en 1988, Lire en prison (Editions du centre Pompidou) en 1995 et de nombreux articles sur la vie culturelle. Il prépare en ce moment un livre sur l'histoire de la philosophie française depuis 1950. Il publiera en juillet 2000 dans la revue américaine French Culture and Politics un article sur les Corses et l'Etat français.

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